jeudi 24 mars 2011

LES MONTRES de Dino Risi


Les Monstres

De Dino Risi



Avec Ugo Tognazzi
et Vittorio Gassman

jeudi 24 mars 2011 19h45
dimanche 27 mars 2011 17h45

durée du film: 1h55


L'âge d'or du cinéma de genre italien a commencé dans les années 1960 et a vu naître une génération de cinéastes qui ont consacré leurs œuvres à un registre en particulier. Ils ont essayé d'explorer le genre auquel ils appartenaient jusqu'à en briser les conventions tant narratives que formelles. Certains ont préféré consacrer leur carrière à une exploration des méandres esthétiques qui régissaient traditionnellement leur cinéma de prédilection, s'enfonçant dans une abstraction qui éloignait leurs films d'une dimension sociale immédiatement accessible pour le public. Ce fut le cas du "Spaghetti", relecture transalpine du western, avec les films de Leone et Corbucci, du "Giallo", genre côtoyant le policier à la Hitchcock et le fantastique, avec les œuvres d'Argento, de Bava ou de Fulci, ou encore du "Peplum".

La comédie italienne dont Dino Risi est le représentant le plus célèbre, fait exception à cette sophistication visuelle. D'abord parce qu'elle s'ancre dans la réalité sociale italienne dont elle tente de décrire les dérives sur un ton cynique, ensuite parce qu'elle a toujours privilégié le fond à la forme, ce qui a valu à ses cinéastes d'être qualifiés de faiseurs plutôt que d'auteurs. Cette démarche trouve sans doute son origine dans le fait que la comédie italienne n'est pas la relecture directe d'un genre d'origine américaine. Elle n'a donc pas eu besoin de s'aventurer aussi loin dans une abstraction formelle qui avait aussi pour but de dissimuler des codes narratifs déjà connus ; ses codes narratifs elle les a créés.

La comédie italienne a toujours essayé de placer le spectateur dans un état confus d'hilarité et de gêne. Pour cela elle le plonge dans un scénario comique, parmi des personnages exubérants -beaucoup trop pour être crédibles- et suscite un rire enthousiaste. Puis en guise de chute, le scénario prend un recul sarcastique : le spectateur prend conscience que les monstres à l'écran ne sont pas si éloignés de lui... Dans le premier sketch du film L'educazione sentimentale, Risi présente un père insouciant qui inculque à son fils toutes les transgressions possibles de la loi, jusqu'au jour où la une d'un journal lui révèle que son fils a "mal tourné". Par le journal, l'aventure entre dans le quotidien. Et les pieds de nez à la loi ou à la bienséance qui ont amusé le spectateur, prennent subitement un tour tragique. La honte le gagne tandis qu'il imagine les avocats plaidant les circonstances atténuantes. Ce basculement constant du particulier au général explique l'effet si particulier que suscitent les films de Risi.
Les monstres est représentatif de la comédie italienne et tout particulièrement de la vision qu'en a Risi. La structure narrative du film -divisé en une succession de sketchs- est véritablement audacieuse et originale pour l'époque. Lors d'un entretien avec le critique Jean Baptiste Thoret, le cinéaste a déclaré : " Pourquoi m’obliger à raconter l’histoire de tel personnage sur des pages et des pages quand je peux fixer ce qui m’intéresse chez lui dans un moment unique. Un moment qui révèle tout et qui est pour lui le moment le plus intéressant. C’est de là que vient mon goût des sketchs"'. Ainsi, la brièveté du sketch permet au cinéaste de ne pas conférer à ses personnages une personnalité trop forte qui les éloignerait du spectateur. Le sketch est le meilleur moyen d'évoquer non des personnages, mais leurs états à un moment où ils perdent leur personnalité pour devenir les archétypes d'une société hypocrite qui a tout sacrifié au paraître. La structure du sketch a aussi cet avantage qu'elle permet au spectateur de penser chaque histoire autour d'un gag à chute, forme très ludique qui évite à Risi de devoir utiliser un comique de répétition déjà expérimenté dans ses longs-métrages, tels que Le Fanfaron.

Le style visuel de Risi est donc naturellement voué à l'efficacité comique. Ses gros plans serrés sur des visages présomptueux préparent la révélation ultérieure d'un hors champ qui bousculera l'assurance des personnages, pour le plus grand plaisir d'un spectateur exaspéré par les fanfarons de tout poil. De la même façon, Risi excelle lorsqu'il filme dans de grands plans larges la course effrénée d'une voiture, plans qu'elle sillonne dans un bruitage assourdissant. Dans le cadre, la taille réduite du véhicule devient l'expression de la sensation abrutissante de vitesse qui donne à l'homme l'impression d'occuper l'espace, alors qu'en réalité, elle ne fait que l'en couper. Telle est l'illustration ô combien caustique d'une population italienne volontiers moralisatrice dans son discours, mais beaucoup moins dans ses actes !

Vincent Lesage

dimanche 13 février 2011

RAN d Akira Kurosawa



Jeudi 17 février à 21h00 &

Dimanche 20 février 17h00




Avec Tatsuya Nakadai, Akira Tereao

D’abord réputé pour avoir su joindre ambition artistique et vocation populaire, le cinéma d’Akira Kurosawa est bouleversé en 1970, par la sortie de Dodes Kaden. De la part d’un cinéaste qui dans Les Sept Samouraïs ou Le Garde du Corps dessine les premiers contours du cinéma d’action moderne, en imposant un art qui repose sur la dilation du suspens, le charisme d’un héros quasi invincible et l’importance donnée à la précision des rapports de force, ce film expérimental sur un jeune homme fou arpentant les bas fond de Tokyo surprend et déçoit. Par son traitement onirique de l’histoire et ses tentures peintes en guise de décors, il rebute le public et brouille définitivement Kurosawa avec les sociétés de production japonaises, telle la Toho qui avait jusqu’ici produit et distribué nombre de ses films. Cet échec affecte profondément Kurosawa qui tente de se suicider.


Son retour au cinéma est lié à l'émergence d'un nouveau groupe de cinéastes américains formés dans les cinémathèques et donc grands connaisseurs de l’œuvre du réalisateur de Ran. Ainsi Francis Ford Coppola, dont la structure narrative des opus du Parrain n’est pas sans évoquer celle des Salauds dorment en paix et Georges Lucas, dont le Star Wars emploie la matrice scénaristique de La Forteresse cachée, paient leur tribut au maître japonais en produisant ses derniers films, parmi lesquels Ran.
Grâce au financement occidental, Kurosawa accède à une totale liberté d’expression. Admirateur de l’œuvre de Shakespeare, dont il avait déjà adapté les pièces Macbeth et Hamlet, il prend l’ossature dramatique du Roi Lear, sur laquelle il greffe formellement ses obsessions personnelles. Ainsi naît Ran, cette histoire de trahison familiale, écrasée par un cadre naturel imposant. En filmant ce roi et ses trois enfants qui s’affrontent dans les vastes prairies japonaises, il suggère le caractère dérisoire de la folie humaine, dont les désirs de contrôle et de pérennité sont de pures illusions destinées à leur faire oublier qu’ils sont tous les jouets d’un même destin. D’où l’importance des personnages du fou et de l'aveugle dans le film. Seuls clairvoyants, ils ne sont pas pris au sérieux, car la vérité qu’ils détiennent conduirait à perdre tout espoir en la qualité humaine. En témoigne le personnage du roi qui victime de la trahison de ses enfants perd à son tour la raison. Kurosawa ne filme jamais les fous en gros plan mais toujours perdus dans les étendues naturelles, symbole du destin dont ils ont une connaissance prémonitoire.
L’originalité du film tient aussi au soin apporté à l’image ; Kurosawa a consacré une dizaine d’années à en peindre les story-boards. Cette anecdote révèle le degré de composition qui habite les plans, les éloignant par là-même de tout réalisme. La douceur des éclairages semble aplatir les couleurs et, associée à la dimension des échelles de plans, enfermer les personnages dans une sorte de long cheminement onirique.
Mais ce qui donne au film son aspect de lent cauchemar éveillé, c’est le fait que la violence humaine semble peu à peu contaminer les paysages. On passe de prairies verdoyantes à des déserts sans fin de roches noirâtres. Quant aux personnages, écrasés par des échelles de plans trop vastes, ils semblent perdus dans l’étendue de leurs propres fautes. Cet effet se retrouve jusque dans les spectaculaires scènes de batailles. La longue scène de siège perd ainsi ses milliers de figurants dans une fumée opaque qui couvre des champs de pierre. L’aspect post apocalyptique des décors exprime la violence de la bataille en même temps que sa futilité. Les soldats sont déshumanisés par l’échelle de plans, et n’apparaissant plus que comme les instruments sans âme des princes félons, seuls personnages parmi les envahisseurs, ayant droit à un plan rapproché les détachant de la masse humaine en uniforme. L’aspect fantastique de la scène tient aussi au traitement de la guerre elle-même. Kurosawa réduit la bataille à une succession de plans : des soldats avancent et des cadavres s'entassent, laissant les gestes meurtriers sous silence. En oubliant la violence dans la césure du montage, Kurosawa prive le spectateur de toute sensation d’excitation. Il le place directement face aux conséquences des actes, tout comme Shakespeare éliminait le suspens en plaçant ses personnages au cœur de prophéties immuables.
Ainsi, bien qu’en respectant le texte de Shakespeare, Kurosawa continue de travailler ses thématiques personnelles, en particulier la relation à la fois fusionnelle et conflictuelle entre l’homme et la nature détentrice des secret du destin. Les derniers plans du film expriment d’ailleurs bien le pessimisme de Kurosawa quant à l’issue possible de cette relation. Un aveugle sur un rempart brisé manque de tomber, puis la caméra recule sans cesse jusqu’à le cadrer en plan général. Ainsi réduit à une tache au bord de l’abîme, sur fond de lumière crépusculaire et dans un décor ravagé par les flammes de conflits ancestraux, il subsiste peu de doute sur le futur que ce "prophète" envisage pour l’humanité.




















































lundi 10 janvier 2011

Le grand amour de Pierre Etaix



jeudi 13 janvier à 20h et dimanche 16 janvier à 18h.


Avec Pierre Etaix, Annie Fratellini.


Dans le milieu cinématographique Français, Pierre Etaix fait office d'anomalie. Certes son cinéma revendique une filiation avec l'art de Jacques Tati, dont il a été assistant réalisateur, et avec la comédie américaine de l'époque du muet telle que celle de Chaplin ou des Marx Brothers. Mais par l'onirisme qui les imprègne, ses films échappent à toute tentative de classification. Comme Tati, Etaix filme le quotidien d'une époque dont il est le témoin, mais il y ajoute un grain d'évasion, quelques divagations d'un esprit fantaisiste... telle la caméra flottant dans les airs lors du générique.
Au travers du personnage de Pierre, jeune homme opportuniste qui considère le mariage comme le seul moyen d'accéder aux hautes sphères de la société, Etaix dresse un portrait comique, mais jamais sarcastique, de la classe bourgeoise. Par la répétition de plans semblables et de dialogues insipides, il y évoque l'ennui ; ainsi à plusieurs reprises Pierre ouvre la porte de son garage puis se ravise avant de se rendre à l'usine à pied ; quant à sa belle-mère, elle téléphone systématiquement à sa fille au moment où Pierre se montre entreprenant ! La vacuité de ses personnages génère un effet comique, mais l'originalité du cinéma d'Etaix tient à l'incrustation de leurs rêves et de leurs fantasmes dans le cadre même. L'imaginaire trompe l'habitude et transforme notre tentation d'ironie en une bienveillante empathie. Ces individus apparemment si superficiels nous ressemblent : comme le spectateur, ils cherchent l'évasion.

Le rêve surgit à tout moment : un homme ne se souvient plus quelle femme l'accompagnait un soir ; qu'à cela ne tienne, il les fait défiler une à une devant ses yeux afin de l'identifier. Le rêve est annoncé : lorsque Pierre confie à l'un de ses amis une attirance coupable pour sa secrétaire, ce dernier visualise quelques saynètes dans lesquelles il se substitue à Pierre face à l'épouse trompée. Le rêve se déploie lors du moment privilégié de l'endormissement : un travelling suit le voyage d'un lit qui emporte Pierre loin de la chambre conjugale, vers une route de campagne où il rencontre la secrétaire qu'il aime secrètement. Le rêve modifie la perception sensorielle : lorsque Pierre contemple le visage de sa secrétaire, il le considère en gros plans successifs, puis un zoom ajoute une dimension d'autant plus érotique que la scène devient silencieuse. Ces manifestations ô combien multiples et variées du rêve dans des scènes inlassablement répétées, sont source d'excitation. Le spectateur se demande de quelle nouvelle fantaisie Pierre va pouvoir être capable... Voir cette prodigieuse scène de repas dans laquelle Pierre et l'un de ses amis imaginent toutes les réactions possibles de sa femme vis à vis du divorce qui occasionnerait un partage des biens ; au gré de leurs emportements, la scène se transforme en règlement de compte apocalyptique où tous les objets sont coupés en deux sous l'œil ahuri de la bonne brandissant deux moitiés de casserole.
Mais ce qui rend la rêverie d'Etaix si agréable, c'est probablement sa modestie. Aucune des scènes ne prétend réinventer notre quotidien, elle le modifie juste assez pour en exalter l'aspect comique et absurde. La scène où le lit se mue en voiture, cumule toutes les situations qu'un automobiliste peut rencontrer. Mais le fantastique qui y règne, exalté par une musique lyrique, les transforme en instants ridicules, comme lorsqu'un monsieur obèse se glisse sous son lit pour en réparer le pot d'échappement. Ainsi Etaix nous incite à reconsidérer notre environnement, à le percevoir sous un angle nouveau ; exercice que seule la pensée autorise. C'est probablement pour cela qu'il filme le rêve comme la réalité, avec un formalisme décontracté qui sied aussi bien à l'imaginaire qu'au réel. On peut ainsi s'étonner de voir des scènes banales filmées avec un souci constant du cadrage, tels les plans sur la répartition symétrique des invités dans l'église lors du mariage, et à l'inverse, des scènes particulièrement surprenantes filmées comme si de rien n'était : tel le simple gros plan qui signale la transformation d'un Pierre particulièrement ennuyeux, de trentenaire en vieillard.
Ce qui rend Le Grand Amour attachant, c'est aussi son envie de prôner la rêverie au-delà de tout critère moral. Les commères qui prennent un malin plaisir à se repasser la scène où Pierre croise une jeune femme et à la déformer jusqu'au rapport charnel au gré de leurs frustrations, en est un parfait exemple. Le montage dynamique de leurs petits scénarios et la musique de cirque qui les accompagne, les transforme en clowns et leur ôte toute once de méchanceté. Au fond, peu importe que la pensée soit bonne ou mauvaise, l'important est qu'elle soit drôle !

Vincent Lesage

dimanche 19 décembre 2010

Les Quatre cavaliers de l'apocalypse


1961
De Vincente Minnelli
Avec Glenn Ford, Ingrid Thulin, Charles Boyer


Vincente Minnelli est un cinéaste issu du milieu du spectacle. Lors de la période classique hollywoodienne, son talent pour la mise en scène de comédies musicales lui a rapidement permis de s'imposer aux studios.
Il cherche d'abord à enthousiasmer le public en le transportant au travers de longues scènes dansées et d'intrigues de cœur d'un minimalisme réjouissant. Mais tandis que le cinéma classique évolue, il semble prendre conscience de l'aspect trop superficiel de ses films. En 1952, dans Tous en scène - première complainte de la longue agonie de la comédie musicale - il ironise déjà sur son œuvre en filmant un Fred Astaire dont les producteurs se désintéressent, persuadés que la danse n'a plus sa place au cinéma. Minnelli s'efforce cependant de prolonger le rêve ; il trouve une fin heureuse à son histoire et fait dire à l'un de ses personnages que "le monde est une scène", un espace d'évasion. En 1962, lorsqu'il tourne Les Quatre Cavaliers de L'Apocalypse, Minnelli a compris qu'une scène peut aussi bien abriter un drame qu'une comédie.

Dès la scène d'ouverture de ce film, Minnelli tire un trait sur son œuvre passée. La joie de vivre d'une famille qui danse lors d'une fête, est un répit avant la tempête. Cette longue séquence n'est plus que l'ombre des shows dansés de ses films précédents. Certes, on retrouve ces longs plans fluides qui offrent aux interprètes une plus grande liberté de mouvement et ce sens de la composition qui centre les personnages principaux afin qu'ils n'échappent jamais au regard du spectateur. Sur fond de musique argentine, l'innocence semble toujours intacte. Mais les dialogues révèlent vite un trouble qui menace l'unité familiale. Le montage saccadé accentue le battement des claquettes qui transforme la musique enjouée en tambour de guerre.
Comme symbole de la perte de l'innocence, Minnelli choisit la seconde guerre mondiale, révélatrice d'une des faces les plus sombres de l'être humain. Dans ce monde déchiré, l'harmonie du cadre se délite, les membres de la famille devenus antagonistes, se répartissent dans le cadre, laissant la place centrale - celle du clown selon Minnelli - vide. La danse n'apparaîtra plus qu'à une seule occasion ; elle sera alors davantage acte de résistance que signe de divertissement.

Mais ce qui est remarquable, c'est que Minnelli ne renonce pas à sa mise en scène statique, autrefois animée par la vivacité des danseurs. Ici les interprètes se déplacent peu, quand ils ne sont pas figés par des événements qui les écrasent, comme en témoigne le superbe plan final où le héros reste immobile alors que derrière lui l'apocalypse se prépare. Selon Minnelli, l'horreur de la guerre vient de l'impuissance de chacun à y mettre un terme. Le personnage principal se satisfait d'abord de cette impuissance ; il s'enferme dans une bulle mentale où seules ont leur place, l'art et les femmes. Mais lorsque son entourage se délite et que ses proches disparaissent, il prend conscience de sa faiblesse. Dans les longues scènes de discussion, l'échelle de plan le réduit à une simple silhouette qui s'agite dans un cadre désespérément fixe et inerte. Le spectateur comprend le désarroi de ce personnage qui semble un double du réalisateur, transposé dans une période où la joie de vivre s'avère souvent futile. Puis le personnage se résigne ; en témoigne cette scène où après avoir perdu un de ses proches il reste immobile sur un pont, dans un plan large, tournant le dos à la caméra, comme honteux de son incapacité à préserver les siens. Il est alors dans un entre-deux, ni dans l'action car incapable de lutter, ni dans l'inconscience joyeuse.




Cette sensation d'écrasement, le réalisateur l'accentue par l'apparition récurrente des quatre cavaliers de l'apocalypse, silhouettes sombres dans un ciel enflammé. Ces visions qui rythment le film, évoquent, au même titre que la rigidité de la mise en scène, l'homme en prise avec des forces qui le dépassent et l'écrasent. La tentation du déni est forte. Mais chaque tentative d'oubli de la guerre est sanctionnée par une vision cauchemardesque qui suscite l'indignation du héros et le conduit à sortir de sa neutralité. Ainsi, lorsque le personnage principal coule des jours heureux avec sa maîtresse, revient la silhouette décharnée du mari dont le corps a subi les affres de la torture nazie. Le constat amer qui s'est imposé à Minnelli s'impose alors au spectateur, l'humanité a perdu son Eden ; elle est désormais condamnée à vivre dans la tourmente et prendre parti.

Réduits à des figures immobiles et impuissantes condamnées à la destruction par des forces qui les dépassent, les personnages des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse ressemblent aux figures tragiques d'une pièce de Shakespeare qui écrivait déjà bien avant Minnelli : "Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs".

Vincent Lesage

mardi 23 novembre 2010

Capitaine Blood de Michael Curtiz


Jeudi 25 novembre 20h & Dimanche 28 novembre 18h
aux Cinéastes




Réalisé en 1935, Capitaine Blood constitue sans doute l'un des sommets du cinéma d'aventure hollywoodien dans sa forme classique, un genre relativement décomplexé qui ne cherche pas à s'imposer comme "œuvre d'art" et assume son statut de pur divertissement. Tout dans la mise en scène a pour but de faire briller un récit rocambolesque à souhait, que se soit par la photographie somptueuse, la musique épique ou encore le jeu d'Errol Flynn dont les postures et mimiques font irrésistiblement penser au jeu baroque des acteurs de films muets hollywoodiens. Comme dans un grand nombre de films de cette période, tout est fait pour éloigner le spectateur de son quotidien. Il doit oublier qu'il est devant un écran, s'émerveiller comme face à un livre d'enfant illustré. D'où le cadrage toujours très précis qui témoigne d'un souci constant de symétrie et de lisibilité, les jeux d'ombres qui permettent de suivre l'action à plusieurs niveaux et la fluidité du montage, dont les codes de l'époque exigent qu'il soit le moins visible possible. On peut aussi évoquer le soin apporté aux scènes d'action. Dans celle du duel au sabre sur la plage, les dialogues dilatent le temps qui précède le combat et galvanisent le spectateur jusqu'à ce qu'il soit pris dans une alternance de plans courts et de plans larges destinés à le projeter au cœur de la frénésie ambiante tout en lui laissant les moyens de se situer dans l'espace.
La plupart de ces codes qui régissent l'ensemble du cinéma d'aventure hollywoodien classique, se retrouve dans les (rares) films d'aventure contemporains dont l'exemple le plus fameux et certainement la trilogie Pirates des Caraïbes. Son premier volet renvoie d'ailleurs constamment au film de Curtiz.

Mais si Capitaine Blood est intéressant aujourd'hui, c'est assurément parce qu'il est le digne représentant d'une époque où le cinéma n'avait pas peur de s'afficher comme populaire. Aujourd'hui, nombre de films que l'on a l'habitude de qualifier de "Blockbusters" (ce que fut en son temps Capitaine Blood) cherchent à se donner des allures de cinéma d'auteur. On peut penser au prétexte "socio philosophique" de Matrix ou à la réflexion sur l'union par delà les frontières du dernier volet de Pirates des Caraïbes. La plupart des réalisateurs espèrent ainsi cacher le caractère éminemment bipolaire de leurs intrigues qui se résument généralement à un conflit entre bon et méchant. Elles y perdent en lisibilité et en simplicité, cette simplicité qui faisait le charme de la grande forme hollywoodienne.
On peut se demander si cette nouvelle tendance du cinéma contemporain grand public n'est pas en partie liée aux mutations de notre société et aux doutes qui les accompagnent. Capitaine Blood, lui, rappelle l'époque où l'Amérique arborait fièrement l'esprit pionnier dont elle était issue. En témoigne la facilité avec laquelle le héros navigue et se dirige sur les mers, sans jamais perdre cette envie d'aventure. Il évoque aussi une époque de confiance à l'égard des dirigeants, une époque où des chefs audacieux étaient capables d'unifier le plus hétéroclite des équipages et le transformer en une nation à part entière, toute dévouée à une noble cause. Le scénario du film renvoie d'ailleurs sans cesse à la scène primitive de la société américaine, au mythe de sa fondation : une minorité emprisonnée parvient à se libérer de ses oppresseurs corrompus et forme une nation qui défend corps et âme sa liberté jusqu'à être reconnue par les puissances dirigeant le monde. Et ce passé n'est pas évoqué sur un ton nostalgique, contrairement à ce que l'on peut voir dans certains films qualifiés de post - classiques (les westerns de Clint Eastwood en tête), mais avec un enthousiasme débordant.




Enfin le réalisateur, Michael Curtiz, mérite d'être évoqué. Avec plus de 180 films à son actif, dont presque 80 au service de la Warner, Curtiz était de ces professionnels du cinéma tels que l'on n'en voit plus aujourd'hui, un de ses hommes dont l'ambition principale était de transporter son public. Il a touché à tous les genres avec la même maestria, le film de gangster avec Les anges aux Figures sales, le western avec Les Commancheros et bien sûr le drame sentimental avec ce qui restera pour la postérité son chef d'œuvre : Casablanca. Chaque fois, il a su mettre ses ambitions personnelles de côté pour travailler sur des films et non sur une œuvre. Tant est si bien qu'il est évidemment difficile de le qualifier d' "auteur" au sens propre du terme puisque chacun de ses films est une entité à part entière et ne constitue pas une étape dans une démarche de progrès artistique linéaire. Reconnaissons-lui tout de même un sens visuel très précis, notamment en ce qui concerne la mise en valeur des personnages par les éclairages, ainsi qu'un art de la narration incroyablement fluide qui lui permet d'étendre ses récits sur toute une vie, sans jamais lasser le spectateur. Il est à ce titre un des maîtres de l'ellipse, qu'il se plait à signifier par une multiplicité de plans en fondu enchaîné toujours plus rapide, évocation poétique d'un temps si agréable que le personnage n'a pas eu le temps de le savourer. Dans Capitaine Blood, c'est la découverte par Blood de la liberté qu'offre la piraterie, dans Les anges aux figures sales, c'est l'ascension fulgurante du personnage principal dans le banditisme et dans Casablanca, le souvenir d'une idylle passée. On peut aussi évoquer son talent pour suggérer la violence tout en évitant les effets susceptibles d'éveiller la censure. En témoigne cette scène superbe de Capitaine Blood dans laquelle à l'issue d'un duel, un pirate agonisant est progressivement recouvert par les flots, abandonné de tous ; la scène est d'autant plus terrible qu'elle apparaît déconnectée du ton enjoué du reste du récit.

Avec Capitaine Blood, Michael Curtiz a voulu offrir au public un divertissement de qualité, dans la pure tradition de ce que proposait Hollywood lorsqu'il n'avait pas honte de son surnom de "machine à rêves". Ce n'est certainement pas du cinéma d'auteur et il serait absurde d'y chercher une dimension métaphysique. Mais aujourd'hui encore, on a le droit d'aimer ce cinéma. Et si des films comme Capitaine Blood n'ont pas pris une ride, n'est ce pas parce que nous regrettons leur innocente simplicité et leur enthousiasme réjouissant?


Vincent LESAGE











mardi 19 octobre 2010

Les anges du péché de Robert Bresson

Jeudi 21 Octobre 20h & Dimanche 24 Octobre 18h
aux Cinéastes


Les anges du péché
De Robert Bresson
1943 , N&B, 73mn
Avec René Faure, Jany Hault


"Les anges du péché" peut être considéré comme le premier film de Bresson, le réalisateur ayant toujours refusé la distribution de son premier court métrage burlesque "Les affaires publiques". Il est passionnant de voir à quel point, dès ce film, Bresson a déjà une idée très claire des règles, aussi bien scénaristiques que formelles, qui régiront ses prochains films.

Plus que jamais dans sa filmographie, Bresson établit un parallélisme entre la vie carcérale et la réclusion religieuse. Quel est donc le lien entre ces modes de vie, austères l'un et l'autre, mais que l'on serait tenté de dire subi pour le premier et choisi pour le second ? Ici, Bresson brouille les cartes. Les soeurs choisissent-elles vraiment d'entrer au couvent ?
Dans une magnifique séquence du début du film, une jeune prisonnière convertie échappe dès sa sortie de prison à des proches belliqueux et menaçants, tandis qu'elle doit rejoindre au bout d'une rue embrumée digne d'un film noir, la voiture qui va la conduire vers le couvent. La vie monacale n'est-t-elle pas autant un refuge qu'une condition d'expression de la Foi ? Les prisonnières, que les soeurs de l'abbaye s'évertuent à convertir, auraient-elles une chance de retrouver une vie ordinaire ? Ne sont-elles pas condamnées à la réclusion religieuse?

Bresson renforce la confusion entre ces deux milieux par des effets stylistiques. Il multiplie les motifs carcéraux aussi bien dans l'enceinte de la prison que dans celle de l'abbaye. Si la prison paraît anxiogène du fait de ses portes à barreaux qui se referment devant la caméra à la moindre tentative d'évasion de Thérèse, la multiplication des jeux d'ombre avec les colonnes, les fenêtres, ou les rampes d'escaliers de l'abbaye, provoque sur les soeurs des quadrillages "dématérialisés", qui souligne une forme d'enfermement spirituel. Il insiste également sur le dénuement de l'abbaye, ses pierres lisses, ses cellules modestes, dénuement qui se retrouve dans la prison. L'art de l'ellipse, que Bresson affectionne particulièrement et qu'il signifie toujours par un fondu, abolit les frontières entre ces deux lieux, en passant sous silence l'espace à traverser afin de relier l'un à l'autre.
On perçoit déjà les éléments formels qui régiront ce que Bresson appellera plus tard le "cinématographe", soit un cinéma sans fioriture, où un élément visuel et sonore n'a de sens que s'il participe à l'histoire. On peut être frappé par le degré d'épure visuelle du film. L'architecture de l'abbaye et son aspect monochrome permet à Bresson d'éviter tout élément superficiel et ainsi d'atteindre l'histoire elle-même. L'épure touche aussi le montage. Chaque plan a son importance. Ainsi lors de la scène où Thérèse va acheter son arme, alors que le vendeur lui en explique le fonctionnement, la caméra ne se détourne pas du visage de la femme vengeresse, laissant le vendeur hors champ, les instructions de celui-ci semblent surgir de l'inconscient de Thérèse. En faisant l'économie d'un plan sur le vendeur, Bresson renforce la détermination d'un de ses personnages principaux.
Comme toujours chez Bresson, l'épure, n'a de sens que si elle permet à la mise en scène d'évoquer l'intériorité des personnages. Privé de fioriture, le spectateur doit se concentrer sur les personnages, dont le caractère complexe et ambigu apparaît pleinement. Anne-Marie est-elle une Sainte ? Rien n'est moins sûr. Le film semble laisser entendre qu'elle a choisi la vie religieuse afin de se démarquer dans une famille au sein de laquelle elle ne pouvait suffisamment briller. Peut-être est ce là l'origine de sa volonté de convertir la plus difficile des prisonnières, avant même de rencontrer Thérèse. L'ampleur de son sacrifice est aussi pour elle une façon de se démarquer des autres bonnes soeurs. Ce n'est que lorsqu'elle comprend que cela ne lui vaut que haine et mépris, qu'elle semble se tourner finalement vers Dieu, dans une superbe scène où elle l'implore seule sous la pluie, loin de toute vanité. N'est elle pas martyre avant d'être croyante ? On retrouve ici le dilemme qui irrigue toute l'oeuvre Bressonienne : un personnage doit il être jugé pour ses pensées, ses actes ou leur ultime aboutissement ? La valeur du sacrifice d'Anne-Marie, doit-elle être atténuée par les raisons initiales qui l'ont poussée à l'effectuer ? Le héros d' "Un condamné à mort s'est évadé" doit t-il être blâmé pour avoir un temps pensé assassiner son camarade de cellule, alors qu'in fine il lui permet de recouvrer la liberté ? Les vols du personnage de "Pickpocket" sont-ils moins répréhensibles s'ils ont, en partie, pour but d'aider sa pauvre mère?

Par sa réflexion sur la morale chrétienne, que sert un style austère visant à concentrer la perception du spectateur sur l'intériorité des personnages, Bresson pose dans ce film les bases de son cinéma. Il en intensifiera la force en tournant avec ses fameux "modèles", des acteurs non professionnels rendus atones par de multiples prises, qu'il affectionnera particulièrement pour leur capacité à ne pas trahir l'histoire par l'intention. "Les anges du péché" constitue ainsi clairement le film matrice de l'oeuvre d'un des plus grands cinéastes français.

Vincent Lesage

mardi 14 septembre 2010




THE MISFITS

De John Huston

Avec Clark Gable, Marilyn Monroe, Montgomery Clift, Eli Wallach.

Jeudi 23 Septembre - 20h

Dimanche 26 - 18h

aux Cinéastes.



Lorsque le film "The Misfits" - "Les Désaxés" en français - paraît en 1961, John Huston est un réalisateur qui jouit d'un véritable succès, tant auprès de la critique que du public, pour ses films novateurs tels que " Le Faucon Maltais", " Le trésor de la Sierra Madre" et " Quand la ville dort ". Avec "The Misfits", il s'attaque à un genre encore nouveau, le drame social, qu'il aborde avec des accents nostalgiques. L'oeuvre est un succès. Il tentera de poursuivre dans cette thématique, mais seul le film "Les gens de Dublin", recevra un accueil favorable.

L’histoire est celle de Roselyne, une jeune femme en instance de divorce, qui vit à Reno, Nevada. Tandis qu'elle retrouve une forme de liberté, elle rencontre Gay Langland, un cow-boy quinquagénaire, Guido un ex cow-boy, veuf et vétéran de la seconde guerre mondiale devenu garagiste, ainsi que Perce Howland un jeune éleveur courant les rodéos. Ces trois hommes se vantent d’être libres, exerçant leur métier sans se plier aux contraintes économiques et sociales. Roselyne se lie d’amitié avec eux tandis qu'ils tombent tous sous son charme. Mais bien vite, elle découvre qu'ils dissimulent sous leur apparente liberté, une frustration liée à un manque affectif et compensent leur mal-être par des actes violents, tel celui qui éclate dans la scène finale où ils pourchassent des chevaux afin de les vendre à un boucher.


John Huston est un cinéaste dont les films sont hantés par l’échec. "Le Faucon Maltais" est une chasse au trésor dont le trésor est faux, l’or est dispersé par le vent dans "Le trésor de la Sierra Madre" et personne ne profite du butin du braquage dans "Quand la ville dort ". Les trois protagonistes masculins des "Désaxés" échouent dans leur quête de liberté. S'ils ont échappé jusqu'ici à la pression économique, ils ne peuvent plus s'y soustraire en dépit de leur force d'inertie. La capture des chevaux pour la boucherie et non plus pour la monte, en est un symbole. De cet échec naît un sentiment de nostalgie, propre aux années 60. C'est là toute la beauté du film. Gay Langland et Guido se remémorent un temps où les hommes pouvaient vivre de la nature, Perce Howland quant à lui, vit avec l'amère déception de n'avoir hérité du ranch familial.

Témoins d'un temps où nombre d'américains sont dépassés par l'ampleur des changements qui bouleversent leur culture rurale traditionnelle, les personnages se replient sur leur passé, adoptant une posture de déni. Ils s'obstinent à conserver des traditions désormais dénuées de sens ; les moyens qu'ils mettent en oeuvre pour la capture de six chevaux sont ceux nécessaires à la capture d'un troupeau !

Au travers de cette figure emblématique du cow-boy, déclinée sous la forme de trois personnages, John Huston traduit en filigrane le doute qui saisit l'industrie cinématographique de l'époque. Les héros changent et le cinéma va lui aussi devoir s'adapter... Les archétypes du dur à cuire, du vétéran et du déshérité blessé dans son honneur, ne font plus recette. Clark Gable, Eli Wallach et Montgomery Clift, coutumiers des rôles de héros classiques du cinéma hollywoodien, semblent avoir été choisis pour incarner une dernière fois ces figures mythiques d'une Amérique conquérante. Les années 60 voient l’avènement de la télévision et d’une nouvelle forme de cinéma en phase avec les mutations économiques et sociales. Les héros ne sont plus hors de portée. « Psychose » en est un parfait exemple. Mais simultanément l'industrie Hollywoodienne s'obstine à produire péplums, westerns et romances à grand spectacle qui plaisaient tant à un public désireux de rêver.








En dépit de son apparente naïveté, Roselyne est finalement le personnage le plus lucide de cet improbable quatuor. Sa gentillesse parfois agaçante mais rassurante, permettra aux trois hommes d'accepter l'idée d'une mutation irréversible et pour deux d'entre eux de s'y adapter. D'une certaine façon, Roselyne incarne l'évolution dans la mentalité du public lassé d'être "endormi" par des films sans lien avec le contexte dans lequel il vit.

La mise en scène de Huston est très souvent minimaliste, voire naturaliste, entièrement dédiée à la présentation de personnages, sans aucune volonté de les valoriser. L'emploi du noir et blanc est judicieusement choisi pour souligner le fort ancrage dans le passé des trois hommes. A la fin toutefois, l'esthétique du film intègre un dynamisme qui n'est pas sans évoquer les films d'action (travellings vertigineux, plans aériens) dont le succès va grandissant, comme un élan vers une nouvelle vie.

Vincent Lesage.